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Terre des Éléments

Espionnage et influences


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La période : six années plus tôt, déjà.

 

Le lieu : les plages d'Irliscia.

 

Le phare d'Abroy jetait son ombre longiligne sur un petit groupe d'humains fraîchement débarqués : Geralt et ses hommes venaient d'arriver en ces terres après un long voyage sur les mers heureusement calmes. Le meneur prenait ses repères et donnait ses premières instructions, répartissant les rôles. Bientôt, tout le groupe fut dispersé, chacun vaquant aux tâches qui venaient de lui être confiées... et il ne resta que Geralt. Celui-ci observait toujours cet environnement profondément étranger - pourtant plutôt plaisant, mais la menace que faisait planer la présence diffuse des Meies ne le rendait guère attrayant.

 

Le maître de guilde réalisa soudainement qu'il n'était pas tout à fait seul.

 

Une présence discrète se rappelait à lui. L'homme avait attendu là, derrière le meneur, tranquillement et sans un mot. A tel point que Geralt avait oublié qu'il était là. Il eut un léger sourire. Parmi tous ses chasseurs, celui-ci n'était ni le meilleur ni le plus expérimenté, mais il avait des atouts évidents, des dispositions pour certaines missions... particulières.

"Jilkian.

 

- Maître Geralt.

 

- Oh, ne sois donc pas si cérémonieux. D’ailleurs, nous sommes seuls.

 

- Mon respect pour vous ne varie pas selon le public en présence... Geralt."

 

Geralt nota l'effort fait pour éviter de l'appeler à nouveau 'maître', et son sourire s'élargit.

" Tu es si discret que je t'avais oublié... Tu allais attendre encore longtemps ainsi ? Tu aurais bien pu prendre racine...

 

- J'attendais mon tour. Toujours à vos ordres.

 

- Alors en voici un : la prochaine fois que je t'oublie, rappelle-moi que tu attends. Inutile de perdre notre temps.

 

- Je pensais que vous réfléchissiez à la mission à me confier.

 

- Oui, ta mission..."

 

Geralt détailla son subalterne des pieds à la tête. C'était un humain du Leiden, certes, mais il n'avait pas le type insulaire. En fait, il n'avait pas de type défini. Un visage plutôt commun, sans trait distinctif. Des cheveux bruns, coupés courts, d'une nuance commune. Des yeux clairs, d'une couleur difficilement définissable... Bleus ? Verts ? Gris ? Un peu de tout cela à la fois, sans doute... Sa taille moyenne et une corpulence courante complétaient le tableau: partout où Jilkian passait, les gens ne prêtaient guère attention à lui. Et il ne laissait derrière lui qu'une impression de déjà-vu. Geralt l'avait déjà vu à l’œuvre en terre étrangère: Jilkian avait adopté les us et coutumes des autochtones en quelques jours, à tel point que les indigènes eurent tôt fait de le considérer comme l'un des leurs.

 

Une recrue précieuse, songea Geralt.

 

Il prit soin d'expliquer ce qu'il attendait de lui. Ce n'était pas simple, et il cherchait un peu ses mots.

"Nous sommes ici en des terres que nous croyons connaître grâce au savoir transmis par nos ancêtres, mais cela remonte à longtemps, maintenant. Tout cela mérite d'être confirmé, et sans doute actualisé. Les êtres qui les peuplent. Leurs traditions. Leurs comportements envers des étrangers. Leur modèle social. Le niveau de leurs artisans. Le savoir de leurs mages, s'ils en ont toujours. Leurs croyances. Leurs légendes. Leurs religions. Tout cela, nous devons savoir comment ils ont évolué depuis le départ de nos aïeux vers le Leiden. Cela nous facilitera la tâche lorsque nous aurons affaire aux locaux... ce qui arrivera tôt ou tard, que nous le voulions ou non.

 

- Nous pourrions rester cachés à leurs regards le temps de mener notre mission à bien, Maître Geralt.

 

- Trop hasardeux. Et nous ne savons pas combien de temps nous prendra cette mission. Et je t'ai dit de ne plus m'appeler ainsi.

 

- Oui... Geralt.

 

- Jilkian, ta tâche sera longue, sans doute compliquée et ingrate, et elle ne nous mènera que très indirectement à notre but. Pourtant, elle pourrait bien être décisive. Je veux que tu ailles à la rencontre des autochtones. Observe-les, puis mêle-toi à eux, discrètement, comme tu sais le faire. Ne leur dis pas qui tu es ni d'où tu viens. Apprend d'eux tout ce que tu pourras, et pas seulement sur les Meies. Je veux savoir comment agir sans nous en faire des ennemis, et même voir comment nous en faire des alliés. Au cas où.

 

- A vos ordres. "

 

Et Jilkian partit sans protester. Geralt laissa encore échapper un sourire. Il s'était douté que son subalterne ne broncherait pas.

 

Pas même un murmure de désapprobation. Ce n'est pas son genre.

 

Oui, il avait des dispositions qui faisaient de lui un élément à part. Geralt sentait que Jilkian pouvait s'avérer utile, ici. Très utile. Indispensable, peut-être...

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Cinq années.

 

Cinq longues années, passées à côtoyer les autochtones. Et ce n'était pas fini.

 

Jilkian avait eu l'occasion de faire de nombreux rapports à Geralt, sur tout ce qu'il apprenait au fil du temps. Geralt semblait très intéressé par ces petites informations sans importance évidente, et à chaque fois il lui avait dit de continuer. Depuis cinq ans. Jamais Jilkian n'aurait imaginé que leur présence sur ces terres tirerait autant en longueur. Et encore moins qu'il passerait son temps à observer, papoter et boire des coups avec les piliers de bar locaux!

 

Ça en devient fatigant, à la longue...

 

C'est que les sollicitations ne manquaient pas : Jilkian était devenu assez populaire à Melrath Zorac. Certains soirs, les verres vides s'entassaient dangereusement devant lui... Bon, il avait fini par apprendre qui éviter s'il tenait à regagner sa chambre à peu près debout sur ses quilles. Il esquivait autant que possible un certain guerrier à l'armure féline, notamment: celui-là ne semblait jamais avoir fini de boire, et comme il n'était pas avare pour payer sa tournée... La dernière fois que l'homme l'avait coincé dans une de ses beuveries, Jilkian s'était réveillé le lendemain midi en se croyant encore au Leiden, tellement tout était flou dans sa tête. Déjà, certains alcools locaux n'étaient pas fameux, mais alors si on avait le malheur d'en abuser... c'était un coup à ce que le lendemain, vos compagnons de bouteille vous regardent d'un air hilare avant de vous narrer comment vous aviez essayé d'embrasser un lapin-limace!

 

Mais cela relevait de l'anecdote. La mission de Jilkian avait pris de l'importance, et continuait d'en prendre depuis que la Guilde des Chasseurs avait fondé une antenne sur ces terres. Les émissaires du Leiden étaient désormais connus et reconnus, bien acceptés par la population, et ils interagissaient de plus en plus souvent avec les autochtones et aventuriers de passage. La Guilde s'investissait également dans la protection de la ville et de ses environs. Voire dans sa gestion, ce qui était bien sûr délicat. Plus que jamais, Geralt était friand des échos que Jilkian glanait çà et là sur la façon dont la Guilde et ses membres étaient perçus, si leurs actions étaient louées ou décriées, si leur réputation s'améliorait... Conformément aux ordres, Jilkian avait continué de se faire passer pour une personne du cru, afin d'être certain que tous parlaient librement devant lui, ne le voyant pas comme un Leidennien.

 

Au début, Jilkian avait cru que sa tâche serait secondaire, et plutôt courte. Il s'était trompé sur tous les plans. Et il reconnaissait sans hésiter à quel point Geralt avait eu raison. Son infiltration dans la population faisait de lui une source précieuse d'informations pour les siens. Et surtout, à force d'observer tout ce qu'il se passait, il avait fini par se rendre compte que tout n'était pas normal ces derniers temps. C'était subtil et cela paraissait sans importance avérée... mais c'était bien réel, et cela était à l’œuvre depuis quelque temps déjà.

 

Une invasion imprévue de bandits, sans cause vraiment identifiée, qui sévissait un temps et prenait fin sans plus de raison.

 

L'Académie qui mettait brutalement fin à ses traditions d'hospitalité bienveillante et filtrait les entrées et sorties.

 

Une faction réputée endormie, voire désertée, qui reprenait soudain vie et tuait tous ceux qui avaient le malheur de croiser leur route, sans raison connue.

 

Et bien sûr, les Meies qui, malgré leur mort apparente - leurs nombreuses morts apparentes - étaient toujours là, bien vivants.

L'Architecte était mort, cela était désormais admis de tous... mais les Meies, bien que privés de son vaste pouvoir, ne mouraient toujours pas.

 

Y aurait-il une autre puissance derrière eux ? Derrière tout ce qui se passe ?

 

Jilkian était troublé. Quelque chose d'insidieux et de formidablement discret était à l’œuvre, il le sentait confusément dans ses tripes.

 

Si un nouvel ennemi se lève, qui pourra faire face à un adversaire aussi insidieux ? Aussi puissant et manipulateur ?

 

Jilkian avait fait l'état des lieux concernant les forces susceptibles de contrer une attaque de ce type. Les nains s'étaient retirés dans les profondeurs de la terre et les portes du Rachsräk étaient closes. Inutile de compter qu'ils s'impliquent dans une guerre. Les elfes s'étaient enlisés dans une guérilla sans fin avec les orques, qui sapait leurs forces déjà limitées. Les orcs pouvaient-ils constituer un espoir face à un ennemi commun? C'était une possibilité, mais Jilkian en doutait, bien qu'il ait été accepté parmi eux. Les peaux-vertes semblaient avoir perdu de leur engouement pour la guerre. Ils n'avaient pas réalisé d'avancée notable depuis longtemps et leurs renforts arrivaient à un rythme insuffisant.

 

Non, le seul espoir réside dans les humains.

 

Seulement de ce côté-là, la situation n'était pas brillante non plus. Les mages de l’Académie s'étaient claquemurés. Le régent de Melrath Zorack avait disparu, dans une explosion d'origine indéterminée; malgré son amour notoire pour les pétards et explosifs en tout genre, Noéleroi avait trouvé là une fin suspecte aux yeux de Jilkian. Les factions étaient toujours aussi divisées; pire, elles s'entredéchiraient maintenant pour établir un contrôle sur certaines régions, en y bâtissant des tours et en détruisant celles des rivaux. Et il y avait les meurtres gratuits, comme si certains aventuriers sombraient dans la folie sanguinaire.

 

Plus personne ne tenait vraiment les rênes du pouvoir. L'anarchie s’installait. Le chaos menaçait.

 

Et ce n'était pas la modeste Guilde des Chasseurs qui allait sauver tout le monde...

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Dans le calme d’une chambre d’auberge du port d’Irliscia, Jilkian semblait contempler la mer, mais ce n’était là qu’une apparence.

Il était plongé dans ses pensées.

Plus que jamais taraudé par l’intuition dérangeante d’une menace latente et diffuse, il ressassait tout ce qu’il avait vu et entendu au cours de ces années passées sur ces terres. Il assemblait le tout en une vue d’ensemble de la situation et il ne se sentait pas envahi par l’optimisme. Pour faire face, il était convaincu qu’il serait essentiel d’amener les autochtones à une certaine unité, une coopération au moins temporaire. C’était là-dessus qu’il butait : par quel moyen arriver à un tel résultat ici ? Les affrontements étaient quotidiens. Et cela, parfois sans l’ombre d’une raison.

Trop de conflits. Trop de griefs. Trop de souffrances.

L’unité des peuples de ces terres était gravement compromise – à suppose qu’elle eût jamais existé. Et sans un meneur écouté et respecté de tous, ressusciter cette unité semblait improbable.

Si seulement le régent était encore en vie…

Le régent ! Cette pensée ramena un souvenir à l’esprit de Jilkian : Geralt avait rencontré Noeleroi lors d’un festival unique en son genre. Cette fête s’était déroulée dans une concorde que l’on avait rarement vue sur ces terres. Le sang n’y avait pas coulé, les seuls affrontements qui avaient eu lieu étaient en fait des animations ludiques. Jilkian réfléchissait maintenant à toute vitesse.

Serait-il possible de rééditer ce festival… ?

L'organisatrice, une guerrière Ignée du nom de Mystica, avait, à sa connaissance, disparu de la circulation, et il n’avait aucune piste pour la retrouver ou même la recontacter. Et c’était fort dommage, car elle avait réussi là un coup de maître. Son expérience en la matière aurait été précieuse, et sa légitimité pour organiser un second festival, incontestable.

Qui ? Qui serait assez influent… ?

Depuis le temps qu’il vadrouillait sur ces terres, il en connaissait tous les meneurs notoires. Il s’empara d’un parchemin et d’une plume et commença à consigner tous les noms qui lui vinrent à l’esprit. En peu de temps, il avait la liste de ceux qu’il allait solliciter les jours prochains.

 

 

Le lendemain, il demandait audience à Madame le Maire de Melrath Zorac. La bourgmestre étant occupée, il fut reçu par l’un de ses assistants, qui écouta poliment le visiteur, avant de l’informer que d’autres projets requéraient son attention et que l’idée d’un festival devrait attendre son tour. Déçu par la tiédeur de l’accueil, le chasseur s’en fut quelque peu dépité. Il avait beaucoup compté sur l’appui de la ville, qui était la seule puissance neutre chez les humains. Aucune faction ne pourrait prétendre rallier toutes les autres. C’était voué à l’échec. Quant à l’Académie, non seulement Jilkian doutait de l’intérêt des mages pour la tenue d’un événement populaire, mais en plus leur isolement récent rendait la chose très improbable. Ce qui faisait qu’il n’avait plus de meneur en vue chez les humains.

Jilkian grimaça en songeant qu’il allait devoir passer au plan B, qui ne l’enchantait guère.

 

 

Après une nuit plutôt agitée, il s’en alla à la rencontre d’une autre puissance de la région : les orcs. Ses contacts avec les peaux-vertes avaient été plutôt cordiaux, du moins à partir du moment où il eût prouvé sa valeur au combat. C’était là le passage obligé pour obtenir leur respect. Depuis, il avait accès à leur campement, et avait même rencontré un de leurs chefs, Ogur, qu’il avait trouvé assez ouvert au dialogue – enfin, selon les standards des orcs. Hélas, Movezz Ogur ne sembla pas goûter l’idée d’une manifestation pacifique. Ou alors, elle aurait dû, selon lui, se terminer par quelques duels et combats à mort. Vraiment pas ce dont ces terres avaient besoin en ce moment, songea Jilkian. Ce fut donc une nouvelle fois déçu qu’il reprit le chemin de l’auberge.

 

 

Pour autant, le chasseur n’était pas résigné. Le jour suivant, il reprit son bâton de pèlerin.

Direction : la forêt profonde d'Irliscia.

Il était décidé à tenter sa chance auprès des elfes, même si ceux-ci seraient probablement trop préoccupés par la menace orque pour se soucier de telles frivolités. Il marcha d'un bon pas jusqu'à la barrière magique qui protégeait le royaume sylvestre; là, le garde de faction lui fit un signe amical et lui ouvrit un passage. Peu de temps après, il obtenait audience auprès du Conseil et exposait ses projets. L'enthousiasme qu'il rencontra le fit se sentir ravi de s'être trompé. Les elfes se sentaient quelque peu esseulés face aux orcs notamment, et la division des humains n'arrangeait rien à leur situation. Une opportunité de réconciliation, même éphémère, leur parut une excellente chose. De plus, certains elfes avaient activement œuvré à l'organisation de la première édition du festival. Lorsque le Conseil en appela au volontariat, les animateurs ne furent pas longs à se montrer: il y avait là Kementari, Lalaith, Linaewen, Tintallë, Eledhwen, Oilossë...

 

Jilkian se dit que le projet était enfin en bonne voie. Il assura au Conseil que la Guilde des Chasseurs soutiendrait bien entendu leurs efforts. Il ne lui restait plus qu'à y retourner, faire son rapport. Pour une fois, songeait-il, il allait contribuer plus activement au progrès de leur mission en ces terres...

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Les choses allaient maintenant bon train.

 

Les elfes s'étaient vraiment impliqués dans la préparation de ce festival, manifestement ravis de faire autre chose que de surveiller les orcs et les combattre. Cela avait fini par créer une certaine émulation dans la région: des humains avaient commencé à se joindre à la tâche, de plus en plus nombreux, à tel point que la ville de Melrath Zorac se mobilisait maintenant pour que tout soit prêt en temps et en heure, et que l'événement soit le plus festif possible. La Guilde des Chasseurs n'était pas étrangère à ce revirement de l'administration locale: à force d'emporter l'adhésion de plus en plus de ses citoyens, Madame le Maire ne pouvait plus guère l'ignorer, sauf à vouloir se couper de la population. Les mages de l'Académie, sans participer activement aux préparatifs, avaient fini par considérer la chose d'un bon œil, et y participeraient certainement. Les nains, eux, restaient injoignables et seraient certainement invisibles, comme depuis des années. Quant aux orcs, ils refusaient tout bonnement de participer à une manifestation pacifique. Étant donné la vision d'une 'bonne' animation selon leur chef Ogur, cela semblait infiniment préférable aux yeux de Jilkian...

 

Le festival, comme la première fois, aurait lieu dans des clairières de la forêt elfique. Du coup, des convois allaient et venaient entre le marais, la ville de Melrath Zorac et Irliscia, tous charriant des matériaux pour les stands, des décorations, des victuailles, des barriques de spiritueux et des tonnes d'autres matériels.

 

Une vraie ruche, songeait Jilkian.

 

Il faut dire que le programme se voulait ambitieux.

Un elfe avait bien évidemment voulu organiser un concours de tir à l'arc; il fallait donc préparer la lice pour cela, les cibles, les arcs et les flèches. Et les boucliers. Important, les boucliers: Jilkian avait déjà assisté en taverne à des concours improvisés de... disons... vague manipulation d'arc dans un but ludique, par des personnes solidement imbibées. Il n'avait survécu qu'en renversant une table et en se planquant derrière. Et vu les soiffards qui ne manqueraient pas de venir tenter leur chance...

Le chef cuistot de Melrath Zorac voulait lui aussi participer et proposer un stand de spécialités culinaires et douceurs raffinées. Il supervisait la construction d'une cuisine et des multiples fourneaux en plein air car, bien entendu, tous ses mets devraient être préparés sur place, au dernier moment, pour être consommés sans délais. Les plats réchauffés? Il ne connaissait pas. Le dernier étourdi à avoir osé émettre l'idée avait récolté pour sa peine un solide coup de louche sur le sommet du crâne. Le bruit qui en avait résulté avait alerté Jilkian sur le poids de ladite louche, qu'il cataloguait désormais comme arme contondante...

Un mage de l'Académie comptait organisé un stand de dégustation de vins exotiques. Il avait mandaté plusieurs marchands qui désormais entassaient les tonneaux en pyramides impressionnantes dans la clairière. Le pire, se disait Jilkian, était que tout cela allait certainement être éclusé en quelques jours. Un autre mage, grand amateur de bière, pensait lancer un concours de brassage, et l'absence des nains - vrais orfèvres en la matière - allait certainement encourager les vocations. De fait, les tonneaux s'empilaient également, des comptoirs se dressaient et des chopes s'alignaient déjà...

Et puis il y avait une foultitude d'autres stands uniques en leur genre, tous plus ou moins originaux - voire loufoques. Une couturière voulait monter un étal de peluches. Elle en avait apporté une pleine carriole. Jilkian s'interrogeait sur le succès potentiel de l'initiative mais il se disait que cela restait bien dans le ton festif et pacifique de l'événement. Un camelot penser proposer des jeux de force, à base de boulets et de maillets. Cela défoulerait probablement les invités les plus intenables. Autant dire que cela en faisait, du matériel à déplacer et des personne sur la route.

 

Et ce n'est que le début.

 

Les elfes avaient prévu des animations d'envergure. Notamment, certains érudits songeaient à défier la populace en soumettant à sa sagacité des jeux d'esprit et de connaissance. Ils œuvraient déjà à la rédaction de questionnaires, dont certains paraissaient à Jilkian d'une difficulté relevée. Et puis il conviendrait d'écrire des récits et chansons narrant les hauts faits qui ne manqueraient pas d'être accomplis durant ce festival. Un concours serait même organisé en ce sens. Les bardes, troubadours et ménestrels de la région avaient donc été conviés à y assister et, mieux, à y participer. On commençait déjà à en voir dans les environs, répétant leurs numéros et affûtant leurs plumes.

Il était question également de reconstituer la révolte qui avait eu lieu durant le premier festival, sous la forme - plus pacifique - d'une bataille de boules de neige à grande échelle. Pour cela, il avait fallu mobiliser tout un convoi de chariots et de tonneaux, des pelleteurs de neige et des mages pour conserver par magie la poudreuse dans son état d'origine, une fois descendue des Cimes et apportée sous le climat doux d'Irliscia.

D'autres événements étaient prévus, et certains relèveraient de la surprise. Les elfes savaient se montrer discrets et mystérieux, même si Jilkian n'avait pas manqué de remarquer le curieux manège - et la grande activité - de certains d'entre eux. Et puis il ne doutait pas qu'il y aurait des à-côtés imprévus. Les aventuriers de la région seraient certainement présents, et un tel rassemblement était certain d'attirer toutes les personnes en mal de main-d’œuvre pour des tâches quelque peu délicates...

 

Jilkian était optimiste : l'animation, telle qu'elle s'annonçait, devrait permettre de ressouder les liens entre tous.

 

Il ne reste plus qu'à espérer que tout se passe au mieux.

 

La Guilde des Chasseurs y veillerait, bien entendu.

 

Les préparatifs étaient en bonne voie. Le Festival des Quatre Divinités allait renaître...

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  • 2 weeks later...

Le festival s'était progressivement vidé de ses derniers fêtards. Même les plus acharnés d'entre eux avaient fini par quitter la clairière, qui plongeait dans l'obscurité et le calme retrouvés. Jilkian, demeuré seul, contempla un instant les lieux, et se permit un sourire : globalement, cela avait été une belle réussite ! Aucun événement notable n'était venu le perturber, et chacun avait apprécié, à sa manière, tout ou partie des festivités proposées. Cela, espérait le chasseur, avait permis de recréer du lien entre tous, et serait certainement utile tôt ou tard... même s'il préférerait que ce soit tard. Un dernier regard sur la clairière désertée, et Jilkian franchit le portail de retour vers Melrath Zorac.

 

Et le silence fut complet, si ce n'étaient quelques cris d'animaux nocturnes.

 

Tout était figé en une immobilité paisible, qui contrastait avec l'agitation fiévreuse d'il y avait quelques heures encore.

 

Tout ? Pas vraiment...

Un observateur attentif aurait pu être saisi de doute en regardant la statue de Fimine : sa tête, tournée vers le ponant, ne fixait-elle pas le zénith d'ordinaire?

Et ses doutes se seraient mués en certitudes en voyant l’œuvre de pierre s'animer et descendre de son piédestal pour avancer vers le cerisier en fleurs. Elle était désormais entourée d’une aura palpitante qui semblait exacerber la vie végétale tout autour d'elle : les brins d'herbe frémissaient, les branches de l'arbre ondoyaient et de nouvelles fleurs éclosaient. La main de la statue effleura une branche en un geste délicat, attentionné, et l'arbre parut gagner en taille. La statue recula d'un pas, puis d'un autre, et considéra les lieux avec une certaine satisfaction. Sa bouche s'ouvrit et une voix douce mais puissante roula comme une pierre dans l'herbe :

- Hé bien, hé bien... n'était-ce pas là un bel hommage à nos personnes ?

 

On aurait pu croire qu'elle devisait seule, mais une autre silhouette se détachait de l'arbre, venant de la rivière au nord.

 

La statue de Posicillon s'avançait à sa rencontre.

 

Le Seigneur des Mers sourit et répondit d'une voix rappelant le ressac des vagues :

- Si fait, un beau tribut, cela est certain.

 

Son aura se déploya également en une sphère bleutée, fraîche, qui déposa sur les fleurs de l'arbre une rosée bienfaisante.

 

Derrière lui se matérialisa une autre silhouette, plus lumineuse : la statue de Vulfume se dirigeait vers eux. Son aura chaude et rayonnante attisait la vigueur des plantes avoisinantes qui tournaient leurs feuilles vers la source de ce bienfait. Le Seigneur de la Flamme parla, et ce fut comme le son d'un vaste soufflet de forge :

- Il était temps que les mortels se rappellent ce qu'ils nous doivent, et nous le rendent au moins un peu.

 

Une quatrième présence se manifesta, venant également du nord, lorsque la statue d'Eolia rejoignit le trio. Sa voix était comme un murmure porté par le vent, se perdant dans les frondaisons de la clairière et s'entendant de partout :

- L’adoration des mortels n'est pas un dû, c'est également à nous de la mériter...

Elle tendit la main alors que son aura naissait, et un souffle léger envahit le lieu, brassant mille pollens et emportant la semence des fleurs en une promesse de descendance. Quelques chants d'oiseaux semblèrent vouloir y apporter un écho de bonheur.

 

Le sourire de Posicillon s'élargit.

- Nous voici tous rassemblés, et en paix. Cela ne s'était pas produit depuis... voyons... par toutes les failles océaniques, je ne saurais le dire !

 

Fimine s'en amusa.

- Depuis longtemps, mon frère, bien longtemps...

Elle se tourna ensuite vers Eolia, revenant sur ses derniers mots :

- A nous de la mériter, dis-tu, ma soeur ? A quoi songes-tu ? A une sorte... d'incitation ?

 

Vulfume intervint aussitôt :

- Pourquoi pas... nous pourrions menacer de brûler vifs ceux qui ne nous ont pas rendu hommage durant ce festival, cela les encouragerait à se bouger.

 

Eolia eut un geste paisible à son endroit, et également envers Fimine et Posicillon :

- J'envisageais plutôt une récompense pour tous ceux qui ont participé à ce festival. Une divine bénédiction, même éphémère. Et, oui, cela faisait longtemps, trop longtemps... Cette réunion, nous la devons aux mortels, alors montrons-leur notre gratitude.

 

Posicillon réfléchit et proposa :

- Il ne sera pas dit que le Seigneur des Mers est un ingrat. Une bénédiction, alors ? Pourquoi pas... Les gens de ces terres apprécient en général les esprits des autres créatures, dont ils tirent une certaine vigueur.

 

Fimine opina :

- Cela me semble être une piste intéressante. Nous pourrions accroître leurs chances de trouver ces esprits, chacun d'entre nous pour l'élément qu'il représente. Naturellement, il faudrait que ce soit en proportions égales...

 

Vulfume fulmina :

- Nul ne dicte sa conduite au Seigneur de la Flamme ! Je ferai selon mon bon plaisir. L'idée est bonne mais je fixerai la portée de ma bénédiction comme je l'entends.

 

Et Eolia lui souffla :

- Et si tu accordes une bénédiction moindre que les nôtres, pour quoi penses-tu passer aux yeux de tes fidèles ?

 

L'intéressé parut réfléchir et ronchonna :

- Hum... pour un pingre, sans doute. Mais je pourrais fort bien en accorder une qui soit supérieure !

 

Fimine lui fit remarquer :

- Et si tes adeptes récoltent bien plus d'esprits que les nôtres, que se passera-t-il, à ton avis ?

 

Ce fut Posicillon qui répondit, exploitant le silence de Vulfume :

- Nos adeptes jalouseront les siens... et ils risquent fort de se tourner contre eux.

 

Eolia renchérit :

- Mon frère, après ce que tes fidèles viennent de faire pour toi, ce serait un bien piètre service à leur rendre, ne crois-tu pas ? Essayons de faire perdurer cette belle concorde entre nous.

 

Vulfume haussa les épaules :

- Je ne le voyais pas ainsi mais c'est possible. Soit, partons sur une bénédiction égale entre nous quatre. Que les esprits soient propices à tous nos fidèles !

 

Les Quatre joignirent leurs mains en un serment solennel.

Et le pacte du festival fut conclu, prolongeant son existence après sa fin...

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