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Terre des Éléments
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Salaha Luvia

Le prix de l'avarice

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Ou "Arsène, ce maudit freluquet !"

 

 

 

Par un matin de Pluvia,

 

Salaha pataugeait dans la boue depuis de longues minutes à écouter les plaintes du caravanier. En fidèle soldat de l'Alliance, elle était toujours prête à aider son prochain. Mais il y avait des limites tout de même à sa générosité. Elle n'en pouvait plus d'entendre les geignements de l'homme.

 

Elle était tombée sur lui par hasard alors qu'elle cheminait vers les tunnels des Nains. Il l'avait interpellée avec de grands gestes désespérés. Si elle l'avait su si bavard, elle aurait sans doute passé son chemin. La pluie s'en était ensuite mêlée. Trempée jusqu'aux os, elle ne rêvait que de rejoindre une auberge... ce qui était plutôt mal parti. Il était grand temps de mettre un terme à cette conversation.

 

« - Bon. Si je comprends bien. Votre charretier a besoin d'aide pour réparer la roue et dégager le chariot de ce fourbi. Votre attelage a déguerpi sans demander son reste. L'un de vos passagers a complètement perdu la tête. Et, pour couronner le tout, vos marchandises ont disparu. Dîtes-moi vous n'auriez pas contrarié les Dieux récemment ?

- Je vous demande pardon ?

- Non, rien. Une idée comme ça. Je vous souhaite bien du courage pour vous sortir de ce pétrin. Maintenant, vous m'excuserez mais...

- Vous n'allez pas m'aider ? »

 

Et voilà. Il avait posé la question fatidique. Si elle refusait, il allait éclater en sanglots. Il la regardait déjà avec son regard mi-surpris mi-chien battu. Cet homme était désespéré, son devoir était de l'aider. En pareils moments, elle maudissait toujours sa conscience. Si seulement elle avait su s'en débarrasser à une époque.

 

« - Si, bien sûr. Je suis là pour ça. N'est-ce pas le rôle des mages que de se mettre au service des nécessiteux et caravaniers malchanceux. Non, ne faîtes pas cette tête. Vous n'êtes pas le seul à passer une mauvaise journée. J'ironise, mais je vais vous aider. Alors par quoi commence-t-on ?

- Mon charretier vous dira ce dont il a besoin pour réparer la roue. Euh... Merci. »

 

Le caravanier semblait ne plus savoir à quel Dieu se vouait. Il aurait sans doute préféré sauveur plus aimable et dévoué. Toutefois, il n'était guère en position de faire le difficile. Heureusement pour la magicienne, le charretier se montra moins loquace que son patron. Quelques minutes plus tard, elle s'en retournait vers le bastion de l'Alliance, en quête des outils nécessaires à la réparation. Elle était loin de se douter du calvaire qui l'attendait.

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Plusieurs heures plus tard,

 

Moins volubile mais tout aussi exaspérant ! Matériaux, outils, potions... ce charretier la prenait pour une marchande ambulante. Elle avait passé la matinée à faire des allers-retours pour satisfaire les besoins insatiables du bonhomme. Et voilà qu'il lui demandait de l'aider à placer la roue. Elle lui aurait bien placé son pied quelque part ! En de telles occasions, l'autre voie se faisait tentante. « Aide tes semblables et tu auras un bon karma ». Pourquoi avait-elle écouté ce vieux fou ? La voie de l'harmonie a un coût, pour sûr. Il s'était bien gardé de préciser qu'elle s'endettait ad vitam aeternam. Tout serait plus simple si elle riait au nez des veuves et envoyer balader les orphelins. Pourquoi avait-elle répondu aux appels de ce maudit caravanier ? Ne pouvait-elle simplement l'ignorer ?

 

« - Mam'zelle !?

- Oui, voilà. »

 

Machinalement, elle se saisit de la roue. Avec grandes difficultés, elle la replaça sur l'essieu. C'est que ça pesait son poids ce machin ! Elle avait toujours préféré la réflexion aux travaux manuels. Le charretier, dopé, reposa le charriot délicatement, puis termina de fixer la pièce sur l'essieu.

 

« -Parfait. Merci.

- Va falloir trouver un attelage maintenant. » Le caravanier s'était approché sans s'annoncer. « Voyez-vous...

- Oui, oui, je m'en occupe ! »

 

Elle s'éloigna avant qu'il ne reparte dans un de ses monologues sans fin. Une petite voix dans sa tête lui soufflait « Andouille ! ».

 

Le village d'IssCanaK était le plus proche. Elle s'y dirigea, espérant trouver le mouton à cinq pattes de la journée. Les chevaux étaient rares, même l'écurie de Licanodios était désespérément vide. En ces temps troublés, une partie du cheptel avait dû servir de repas, l'autre s'était carapatée depuis longtemps. Les équidés étaient maintenant le privilège des chevaliers... et des caravaniers visiblement. Ce devait être son jour de chance, finalement, car un marchand se tenait justement sur la place du village. L'attelage qu'il gardait par la bride était déjà équipé, prêt à l'emploi. Coïncidence sans doute.

 

Elle prit le temps de dévisager le commerçant. Sous ses airs d'honnête homme se cachait sans doute un escroc. Il n'y avait pas d'enclos à proximité. En outre, l'homme n'avait rien d'un éleveur. Cet attelage était sûrement celui que la caravane avait perdu. Trouvé ou volé, là était la question. Elle pouvait éliminer le filou. L'affaire serait vite menée, il ne paraissait pas bien costaud. Mais les chevaux prendraient sans doute peur si elle usait de magie. La perspective de leur courir après dans la vase du marais la rebutait. Et puis, si elle se trompait sur leur origine, elle se serait attaquée à un innocent. « Personne n'est innocent. » Encore cette voix... Elle décida de négocier.

 

« - Un attelage en ce lieu. Ce n'est guère courant.

- Intéressée ?

- Ma foi, cela dépend. L'insolite vaut toujours le détour.

- Soit tu fais une offre, soit tu passes ton chemin.

- D'un autre côté, ils semblent plutôt mal en point, ces chevaux. Qu'est-ce qui a bien pu les mettre dans cet état ?

- Écoute, c'est deux cent mille pièces d'or, pas une de moins.

- Cher payé pour des bêtes fatiguées.

- C'est le prix !

- D'où viennent-ils ? Je ne me souviens pas avoir vu d'élevage dans la région.

- Deux cent mille, pas un sous de moins.

- Douze chevaux comme ça, et pas le moindre enclos à l'horizon. Vous venez de loin ?

- T'en as encore beaucoup des questions ? T'achète ou non ?

- Je préfère être informée sur la marchandise avant de conclure un accord.

- Un cheval est un cheval.

- Deux cent mille pièces est une somme.

- Si tu n'as pas d'or, on peut toujours s'arranger. J'ai un client qui cherche un objet assez particulier... »

 

L'arc perdu de Perroquet Gorn... Où allait-elle bien pouvoir trouver pareil objet ? Pas pour rien qu'on le disait perdu...

 

 

Les soleils disparaissaient peu à peu derrière les lunes. Elle avait passé sa matinée à patauger dans la boue et son après-midi à courir le marais à la recherche de chevaux. Elle ne rêvait que d'un bain, d'un repas chaud, et d'une bonne nuit de sommeil. Elle prit le temps d'annoncer au caravanier qu'il devrait passer la nuit dehors, à moins qu'il ne souhaite alléger sa bourse de deux cent mille pièces d'or. Comme elle l'aurait prédit, il opta pour le premier choix.

 

« - Je vous fais confiance pour mener cette affaire à bien. Je suis certain que vous reviendrez avec les chevaux demain. Bon courage. »

 

Son regard laissait entendre qu'il attendait qu'elle passe sa nuit à chercher l'arc. Et puis quoi encore ? Avait-elle vraiment l'air d'une bonne poire ? Elle se dirigea vers l'auberge de Melrath Zorac. Elle commencerait ses recherches par la bibliothèque. Il devait bien s'y trouver quelques informations sur ce Perroquet Gorn. Mais, elle allait d'abord prendre un repos mérité.

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Le lendemain,

 

Elle connaissait bien la bibliothèque et ses volumineux ouvrages. Elle en avait lu la plupart lors de ces précédents passages. Cette connaissance lui facilita la tâche. En quelques heures, elle trouva ce qu'elle cherchait : « Armes et armures légendaires », par Grofus Guildborg. Elle ignorait qui était ce Guildborg, mais son livre paraissait complet. Du trident de Posicillon au casque de Rebom, nombreux équipements mythiques y étaient répertoriés. La liste pouvait même être exhaustive. Le texte contenait moult détails sur les exploits des propriétaires et les prétendus pouvoirs de leurs biens. Il était bien moins riche en indication pour trouver ces précieux objets, évidemment. L'auteur finissait même sur une touche ironique : « Comme leur nom l'indique ces armes et armures ne sont sans doute que légendes. » A croire que certains historiens étaient capables d'humour.

 

Heureusement, elle trouva un autre livre, plus utile. Il s'agissait des « Héros de la contrée de Melrath Zorac », de Peregrus Tield. La région avait du compter de nombreux héros car l'ouvrage se déclinait en treize tomes, pas un de moins. Pour arranger l'affaire, l'auteur avait suivi un ordre chronologique, et non alphabétique. Pathétique classement pour qui ne disposait que du nom du personnage recherché. En outre, comme toute encyclopédie qui se respecte, elle ne possédait pas d'index. Pourquoi faciliter la tâche au lecteur ? En de pareil instant, elle aurait aimé pouvoir remonter le temps. Elle se serait alors penchée sur l'épaule de l'auteur et lui aurait glissé à l'oreille : « L'avant-propos on s'en moque, personne ne le lira. Arrête de gaspiller encre et papier. Garde-les plutôt pour l'index. » Cela lui aurait permis d'économiser de longues heures de recherche.

 

Malgré tout elle finit par dégoter un passage sur le fameux Perroquet Gorn. Le célèbre archer avait remporté par quatre fois le tournoi du Roi. Cette prouesse n'était toutefois rien en comparaison de son exploit la cinquième année. L'histoire disait qu'il s'était présenté en retard à la lice. Les juges, perplexes, l'avaient tout de même laissé défendre son titre. Sa première flèche avait atteint le Roi à l'épaule, à trente mètre de la cible. Le bougre fut jugé et condamné à mort pour sa faute. Pour seule défense, il avait rejeté la responsabilité sur son arc, lui prêtant quelque magie. De l'arme on n'avait trouvé nulle trace.

 

En ce temps, les joutes prenaient place au sud de la ville, à l'orée de la forêt. La mage tenait enfin une piste. Toutefois, elle n'était pas au bout de ses peines. Les bois s'étendait sur des milles. Cela prendrait un temps certain pour fouiller les alentours. Sans compte que l'arc devait être bien caché, sinon il eut été découvert depuis des années. Elle passa le reste de la journée à inspecter la moindre touffe d'herbe. Elle souleva les gros rochers, alla jusqu'à retourner la terre aux endroits suspects. Elle y laissa deux pelles neuves pour ne déterrer qu'une vielle godasse trouer. Elle s'enfonça dans la forêt jusqu'au lac de l'hydre, avant de rebrousser chemin. Il était peu probable que l'arc se trouva si loin dans les bois. Elle avait dû passer à côté. Si seulement il existait un sort pour trouver un objet perdu.

 

« - Mais, peut-être est-ce le cas ? Suis-je sotte de n'avoir penser à la magie plus tôt ! »

 

Se morigénant pour son ignorance, elle s'en retourna à la capitale. La bibliothèque de Melrath Zorac comptait une dizaine d'ouvrages sur la magie. Il s'agissait de sortilèges basiques sans grand intérêt pour le combat. Mais justement, c'est d'un enchantement de base dont elle avait besoin, un tour de passe-passe pour les tracas du quotidien. Les vieux magiciens perdaient souvent la mémoire. L'un d'eux avaient bien dû inventer un sort pour retrouver ses chaussettes... ou un quelconque objet égaré.

 

« - Oui, le voilà. »

 

Elle se saisit des « Mémoires de Philegas Moricus ». Ce vieux fou avait écrit un sortilège pour chauffer l'eau sans feu. Il était bien capable d'avoir inventé un « cherche-objet ». Elle feuilleta l'ouvrage avec précaution, il ne s'agissait pas de manquer la page. Elle trouva rapidement ce qu'elle cherchait.

 

« - Pour retrouver l'objet de votre convoitise, rassemblez une once de sable, trois doigts de... »

 

Les ingrédients étaient plutôt courant. En outre, la potion ne semblait pas demander une grande expertise. Ces notions en hermésisterie suffiraient amplement. Elle se rendit au marché pour acheter ce dont elle avait besoin. Elle rentra ensuite à l'auberge. Il faudrait une nuit pour que l'élixir soit prêt. Germaine râlerait sûrement des odeurs, mais elle savait comment la calmer. Une pièce d'or faisait toujours l'affaire.

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Après une nuit mouvementée,

 

Cette potion dégageait vraiment une odeur écœurante. Elle avait embaumé la chambre, empêchant la magicienne de dormir. En outre, Germaine avait exigé cinq pièces en réparation du dommage causé. Les clients se plaignaient, Salaha ne pouvait leur en vouloir. Heureusement, elle n'aurait pas à avaler le breuvage. « Sinon tu l'aurais sans doute fait. », soufflait la petite voix dans sa tête. Elle se rendit à l'orée des bois du Sud, y chercha un bout de bois de taille convenable, puis le trempa dans la mixture. Lorsqu'elle le posa sur le sol, l'objet se mit à tourner telle une boussole. Il s'arrêta au bout de quelques secondes, indiquant l'est.

 

« - Espérons que cela fonctionne. »

 

Elle le saurait sans doute bien assez tôt. Elle suivit la direction sur une cinquantaine de pas, puis reposa son guide au sol. Elle répéta l'opération à plusieurs reprise jusqu'à parvenir dans une clairière. Là se trouvait un étrange hamac.

 

« - Suis-je à ce point fatiguée ? »

 

Le livre spécifiait : « pensez à l'objet de votre désir et le guide enchanté vous y conduira ». Visiblement, l'arc passait après son envie de dormir. A moins qu'elle n'aie raté la potion, ou que le sortilège soit inopérant. Il pouvait y avoir bon nombre d'explications. La présence d'un hamac dans cette partie de la forêt demeurait également un mystère. Quel genre de créature pouvait se reposer là ? Pour l'heure il n'y avait personne. Elle hésita à profiter de cette chance. Toutefois, sa méfiance la rappela à la raison. Il pouvait s'agir d'un piège, de l'enchantement d'un quelconque démon guettant sa proie. Elle préféra reprendre sa route.

 

Son guide de bois la conduisit ensuite vers un fourré. Elle était passée à côté à de nombreuses reprises. L'arc ne pouvait pas être là. Elle n'aurait pas dû se fier à un sortilège de Moricus. Ce magicien de foire n'était guère réputé que pour ses feux d'artifice. A moins ce que...

 

En écartant les broussailles, elle aperçut une lueur. Quelque chose brillait sous terre. Elle sortit sa dernière pelle encore en état et creusa autour. Peu à peu, elle dégagea un objet courbé. Fait d'or et de corne, l'arc de Perroquet Gorn se dessina peu à peu sous ses yeux ébahis.

 

« - Une pure merveille... »

 

Et dire qu'elle devait le remettre à cet arnaqueur. Un marché était un marché, mais cet arc valait sans doute plus qu'un attelage volé. Devait-on être honnête avec un voleur ? La route jusqu'au marais était longue, elle avait encore le temps d'y penser.

 

 

Comme elle approchait du village, sa décision n'était toujours pas fixée. L'honnête magicienne qu'elle était devait sans nul doute tenir sa parole et honorer le marché conclu. Pourtant, il y avait cette petite voix en son esprit qui hurlait le contraire. Elle l'avait déjà entendu par le passé. C'était sans doute elle qui lui avait soufflé de vider le coffre du banquier ou encore de s'associer à ces jeunes malfaiteurs, elle aussi, qui lui avait donné cette idée saugrenue de s'infiltrer sur Terra, défiant l'autorité des Dieux. Elle se manifestait parfois, un peu comme une conscience, ou plutôt son opposé. Ces derniers temps, elle semblait plus présente, et, une fois encore, elle devait avoir le dernier mot.

 

« S'emparer d'un bien volé par quelque subterfuge ne peut sans doute pas être considérée comme une arnaque. En outre, duper un voleur ne doit pas être un crime... plutôt une bonne farce... »

 

Elle pensait à haute voix tout en entrant dans le village. Si elle voulait conserver l'arc, il lui fallait une imitation, pour sûr. La rumeur courrait qu'Argor hébergeait en sa demeure un faussaire. Bien que la raison de la présence d'un tel personnage en ce lieu n'est pas filtrée, il s'agissait sûrement d'une nouvelle affaire d'alliance. La magicienne espéra que l'homme s'y connaissait aussi en armes, et que ses services n'étaient pas aussi coûteux qu'on le disait.

 

Si son premier espoir fut contenté, le second lui resta en travers de la gorge avec la note de frais.

 

« Ce maudit caravanier commence à me revenir cher ! », maugréait-elle en rangeant sa bourse vide. Sa collection agrandie d'un arc légendaire, elle se dirigea enfin vers l'auberge. Le prétendu vendeur de chevaux l'y attendait, comme convenu.

 

« - Alors, on a changé d'avis ?

- Pas vraiment, j'ai votre arc. Alors concluons cette affaire que je puisse retourner à des occupations plus lucratives.

- Pressée, hein ? Je ne sais si cet arc vaut vraiment un attelage en définitive.

- Votre vie vaut, elle, sans doute moins à mes yeux. Mais vous, à combien l'estimez-vous ?

- Faites voir cet arc. Si c'est le bon, notre affaire est conclue. »

 

S'en suivit une longue discussion sur l'authenticité de l'arme. L'avis d'un expert fut nécessaire pour trancher en cette affaire. Fort heureusement la demeure d'Argor n'était pas loin. Le faussaire, en homme d'expériences, mit fin à l'hésitation du marchand. Le voleur arnaqué s'en repartit avec la copie de l'arc et la magicienne put enfin rapporter l'attelage au caravanier. Loin de la mine ravie et de la pluie de remerciements attendus, ce dernier n'offrit qu'un visage dépité à l'arrivée de la magicienne. Elle remis l'attelage au conducteur du chariot avant de réclamer sa récompense.

 

« - Voilà. Votre chariot est en état, les chevaux sont attelés, votre passager est à nouveau sain d'esprit, si tant est qu'il l'ait été un jour du moins. Je pense avoir apporté plus que ma pierre à votre édifice. Aussi, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je vais maintenant...

- Oui, vous avez été d'une aide très précieuse. Je ne saurais vous exprimer ma gratitude. Prenez ces quelques pierres précieuses en gage de ma reconnaissance.

- Merci, c'est fort aimable de votre part. Comme je le disais, je vais...

- Toutefois, il reste un problème de taille, que nul autre ne saurait résoudre mieux que vous. Nos marchandises ont été dérobées par une bande de voleurs, comme vous le savez déjà. Notre ami mage a fini par découvrir ce qui lui avait fait perdre la tête, ou plutôt celle. Il pense qu'une sorcière vivant au sud-ouest de ces marécages lui a jeté un sort.

- Voilà qui est fort intéressant. J'ignorais qu'une sorcière vivait là. Il est bon de connaître une telle information. Maintenant, vous m'excuserez mais...

- Si cette sorcière a envoûté notre mage, elle devait avoir une raison. Elle était sûrement la complice de la bande de voleurs qui nous ont dépouillés de nos biens. Une magicienne telle que vous n'aurait sans doute pas de mal à faire parler cette femme. Si je ne remets pas la main sur ces marchandises, c'est la ruine assurée. »

 

Voilà, c'était reparti pour un tour. Il allait lui faire son regard de chien battu, insister, supplier peut-être, et elle finirait par accepter. Elle pataugerait dans le marais jusqu'à la cache supposée de la sorcière. Tout ça pour un « merci » et la reconnaissance d'un caravanier. Sans oublier le « bon » karma. Dans sa tête, la petite voix riait sous cape. « Quelle âme charitable fais-tu. Mais dis-moi, la charité, ça rapporte ? ».

Edited by Salaha Luvia

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Pluvia, 107 AC

 

De nombreux ennuis, voilà ce que rapportait la charité. La mage le savait pertinemment. Pourtant, elle se mit en quête de la fameuse sorcière. Une rapide enquête au village ne manqua pas de lui apporter moult renseignements sur la dame en question. Nombreuses légendes courraient à son sujet. A en croire les autochtones, la terrible Hécate Hombe habitait les profondeurs du marais depuis plusieurs siècles, voire quelques millénaires. Certains lui attribuaient même des origines Dilith. Bien entendu elle possédait des pouvoirs incommensurables. Évidemment elle dévorait les enfants pour son petit déjeuner, enfin uniquement ceux qui n'étaient pas sages. Pour le dîner, elle préférait les maris infidèles. Personne ne révéla ce qu'elle avalait pour le déjeuner.
En un autre monde, la sorcière aurait fait pâlir quelques légendes urbaines. En celui-ci, il était probable qu'une part de ces histoires soient véridiques. Quoiqu'il en soit, Salaha n'était pas beaucoup avancée. De la demeure de la vieille bique, nul ne connaissait le chemin.
« - Pourquoi faut-il toujours que ce soit un marécage nauséabond ? Ne pourrais-je hériter d'une quête sur une plage de sable fin… ou dans une prairie fleurissante ? Non, il faut toujours que cela implique des vêtements crasseux, une odeur méphitique et de l'eau jusqu'aux genoux ! »
Tout en maugréant, elle arpentait les profondeurs marécageuses guettant dans la brume épaisse le moindre signe de vie. Pataugeant, trébuchant parfois, elle poursuivit ses recherches des heures durant. Quand elle passa pour la troisième fois devant le même arbre sinistre aux apparences de vieillard hirsute, elle laissa échapper un cri de fureur.
« - Maudit marais !
- Vous dîtes ? »
Bouche bée, la mage détailla le vieux tronc. Il avait bougé, cela ne faisait aucun doute. Bourdon en main, elle approcha. Ce qu'elle avait pris pour un arbre ressemblant à un vieil homme ridé, s'avéra être… un vieil homme ridé. Elle était passée là par trois fois et l'original n'avait même pas frémis. Toujours immobile, il la dévisageait maintenant l'air renfrogné. Quand elle ne fut plus qu'à un mètre de lui, il ouvrit à nouveau la bouche.
« - Il ne faut pas crier comme ça ma petite dame. Vous allez faire fuir les poissons !
- Les poissons… ici ?
- Ben oui. Que pensez-vous que je fais avec une canne à pêche ?
- Décoration de jardin ?
- Dé… quoi ?
- Non rien, oubliez ça. Dîtes, vous ne sauriez pas si une vieille dame habite dans le coin ?
- Non. Pas de vieille dame.
- Vous êtes sûr ?
- Certain. Il y avait un petit village ici autrefois. Mais l'eau a monté alors ils sont tous partis. Ils ont rejoint la ville d'IssCaNak. Y a plus que moi…
- Dans ce cas je vais…
- … et Hécate.
- Un instant. Vous avez dit Hécate ?
- Oui. C'est le nom de ma petite fille.
- Ah. Ce ne peut pas être elle dans ce cas, à moins que… Dîtes, son nom de famille ce ne serait pas Hombe par hasard ?
- Oui. Hécate Hombe. C'est une grande magicienne vous savez. Les gens viennent souvent la voir.
- Mais ils sont incapables de dire où elle demeure… maudits pécores !
- Vous dîtes ?
- Non rien.
- Faut parler plus fort. Je ne suis plus tout jeune, vous savez.
- J'imagine. Auriez-vous la gentillesse de m'indiquer le chemin jusqu'à la maison de votre… hum… petite fille ?
- Qui ça ?
- Hécate…
- Ah oui. C'est par là. »
D'une main ridée il indiqua vaguement une direction. Se doutant qu'elle ne tirerait rien de plus du vieux fou, Salaha le salua et reprit sa route. En écartant deux broussailles, elle découvrit un petit sentier boueux qui serpentait entre les marres puantes. Elle n'espérait guère qu'il la conduise à la sorcière. Le vieillard n'avait plus toute sa tête, c'était évident. Mais cette maigre piste de terre humide était ce qui ressemblait le plus à une route à dix lieues à la ronde. Alors elle la suivit.

 

Les lunes avaient remplacé les soleils quand la mage aperçut enfin une chaumière. Posée sur pilotis, elle trônait, seule, au milieu du marais. Faite de bois et de chaume, elle semblait sans âge. Elle ne paraissait pas ancienne, ni récente, elle était hors du temps. Comme Salaha s'approchait, une étrange impression la gagnait. Quelque chose clochait. Il lui fallut un temps pour comprendre quoi.
« - Le silence… »
On ne pouvait pas qualifier le marais de bruyant, il n'était pas silencieux pour autant. La faune, la flore, le vent… la nature était tout sauf silencieuse. Pourtant, aux abords de cette chaumière, maître silence régnait sans partage. Ce n'était guère rassurant. Arrivée aux pieds de l'escalier, l'aqueuse leva les yeux. La porte s'ouvrit alors sur une jeune femme au teint mât. Elle ne ressemblait en rien à la description qu'en avait fait les villageois. Pour commencer, elle ne semblait pas avoir plus de trente, peut-être quarante années. Aucune ride ne couvrait son visage. Son regard était sévère, toutefois ses yeux ne sortaient pas de leur orbite. Pour une sorcière, elle n'était, en vérité, pas terrifiante du tout.
« - Approche voyageuse. Approche et dis moi ce qu'Hécate Hombe peut faire pour toi.
- Et bien. Voilà qui change de la routine. D'habitude les gens demandent plutôt ce que je peux faire pour eux.
- Vraiment ?
- Ne vous emballez pas surtout. Je préfère encore votre manière que la leur. Et pour répondre à la première question, vous pourriez m'indiquer la tanière des brigands. On gagnerait du temps. »
La sorcière la dévisagea sans dire un mot.
« - Écoutez. On sait toutes les deux que vous avez ensorcelé le mage de la caravane pour permettre à une bande de brigand de la dépouiller. C'était du beau travail d'ailleurs. Un sortilège très efficace. Mais maintenant vous êtes démasquée. Alors dîtes moi où ils ont caché les marchandises et j'oublie votre implication dans l'affaire.
- Sinon ?
- Ah oui, j'imagine que ce serait trop simple si vous donniez simplement vos complices pour échapper aux ennuis. C'est le genre de truc qui ne fonctionne que dans les livres, hein ? Dans la réalité il faut toujours que les choses se compliquent. J'imagine que si je vous menace vous allez camper sur vos positions… Et si je ramène la garde, le marais gagnera quelques crapauds, c'est ça ? »
L'espace d'un instant, Hécate sembla un peu déboussolée par ce discours dis-cousu. Elle retrouva toutefois très vite son aplomb.
« - Hécate Hombe ne cède pas aux menaces. Elle se rit de la garde et joue avec la mort.
- Un peu sinistre tout ça. Et vous parlez toujours de vous à la troisième personne ? Non faut pas vous vexer, c'est juste un peu trop théâtral… Bon, écoutez, j'ai pataugé dans ce marais toute la journée et une bonne partie de la nuit. Alors trouvons un arrangement que je puisse rentrer à l'auberge. Disons donnant-donnant. Jusqu'ici ça a plutôt bien fonctionné comme système. Attendez, je vous explique le principe. D'abord je vous rend service, ensuite vous me donnez l'information que je suis venue chercher. Et tout le monde il est content.
- Comment...
- Réfléchissez avant de dire non. Je suis sûre qu'il y a un truc qui vous ferait plaisir. »
La sorcière la scruta un long moment avant de répondre. S'il est une constante en ce monde c'est l'appétence. Tous les êtres ont un besoin, quel qu’il soit. Celui d'Hécate ne s'avéra pas difficile à satisfaire, bien qu'il fut pour le moins repoussant. Elle convoitait un objet, ou plutôt un ingrédient qui appartenait à un autre qu'elle, comme de bien entendu. Elle savait où il se trouvait, il fallait juste le récupérer. C'est cette étape, la récupération, qui posait souci à la mage. Elle allait encore devoir se salir les mains.

 

*****

 

Deux jours plus tard, Salaha était de retour devant la mystérieuse chaumière. Sa toge couverte de sang en disait long sur ses récentes occupations. La discussion fut brève. Satisfaite, la sorcière ne manqua pas à sa parole. Elle livra l'identité du chef des brigands en échange du morbide ingrédient. C'est avec cet homme que la mage devrait négocier maintenant. Et la tâche s'annonçait autrement plus ardue. Après tout, c'est du célèbre Arsène dont il était question. Arsène Le Pain, brigand parmi les brigands !

 

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Uniqua, 109 AC

 

Dans la brume du marécage, elle avançait d'un pas chancelant. Dégoulinante de vase, pieds nus, rachitique, la magicienne n'était plus l'ombre d'elle même. Elle avait arpenté ces marais si longtemps, elle leur appartenait maintenant. Leur odeur imprégnait chaque pore de sa peau. Elle ne se souvenait plus du dernier bain qu'elle avait pris. Elle avait oublié la date de son dernier repas. Elle ignorait depuis combien de temps elle se trouvait là, ou encore la raison qui l'y avait conduite. Elle s'était éloignée, elle s'était perdue. Prise au piège de la vase, la brume à perte de vue, elle désespérait de croiser à nouveau un visage humain.
- Arsène…
Le nom qui hantait ses rêves se glissa jusqu'à ses lèvres. Était-ce celui d'un ami ou d'un ennemi ? Le cherchait-elle ou le fuyait-elle ? Elle l'avait su sans doute. Au temps où elle pensait encore. Depuis la folie s'était immiscée dans son esprit. Mais comment ne pas devenir fou en pareil endroit ? Depuis quand tournait-elle en rond, incapable de trouver une issue ?
D'un pas chancelant, elle avançait dans la brume du marécage.

Edited by Salaha Luvia

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