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Terre des Éléments
Suyvel

Ami nain, ne te mine donc point

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Ami nain, ne te mine donc point

 

La nouvelle avait circulé dans les tavernes à la vitesse d'une traînée de poudre : le Rachsrak, la mine des nains, venait de s'ouvrir. Et selon la rumeur, les gobelins en avaient profité pour lancer un assaut massif sur le royaume nain.

 

Suyvel prêta une oreille attentive à ces on-dit. Certes, le sort des nains lui importait peu, tout comme l'issue de la bataille contre les gobelins. Sur ce genre de sujet, l'insensibilité de l'elfe noire le disputait au cynisme.

 

Si seulement ils pouvaient tous s'entretuer...

 

Mais une autre pensée avait fait son chemin dans sa tête. Et celle-ci méritait bien quelque considération.

 

Le trésor des nains doit maintenant être accessible.

 

Cela ressemblait à une opportunité qui ne se représenterait sans doute plus. Une occasion en or "“ littéralement. Les nains étaient réputés pour leur amour des richesses issues des entrailles de la terre. Argent, or, mithril... sans parler des objets issus du savoir de leurs maîtres artisans. Des armes uniques. Des bijoux d'une beauté rare. Il existait chez les drows une expression qui traduisait cette réputation du peuple nain : riche comme un nain.

 

Suyvel laissa filer un sourire évocateur.

 

Tout cet or à porter, ça doit être bien lourd... peut-être pourrais-je alléger le fardeau des nains ?

 

Sitôt envisagé, sitôt adopté : Suyvel se mit en route séance tenante pour la mine, là où l'entrée du Rachsrak avait été découverte, selon la rumeur. Très à l'aise dans le milieu souterrain "“ son habitat naturel, à la base "“ l'elfe noire, usant de son infravision, détecta vite la crevasse dans une paroi, qui menait à un lac souterrain. Là se dressait, majestueuse, l'entrée du royaume nain. Contrairement à ce qu'elle avait espéré, les portes n'en étaient point ouvertes, et il lui fallut chercher un moment avant de trouver une "˜clé' appropriée.

 

La première salle, si on tenait à l'appeler ainsi, tenait davantage du tunnel de mine. Elle était déserte, dans le sens où il n'y avait pas âme qui vive. En revanche, les cadavres essaimés çà et là attestaient qu'une bataille rangée s'était livrée ici il y avait peu. Alors qu'elle passait près de l'un d'eux, Suyvel eut la surprise de sentir une main enserrer sa cheville ! C'était celle d'un éclaireur nain, apparemment pas si mort que ça, mais pas loin.

 

Le mourant parvint à articuler "“ façon de parler ! "“ son nom : Gromst. Chose inattendue, il demanda à l'elfe noire de transmettre un rapport à ses chefs. Une expression ennuyée se peignit sur le visage de Suyvel : pour qui la prenait-il donc ? Une messagère ?

 

Ce fut alors qu'elle remarqua le regard vide du nain : il ne voyait déjà plus rien ou presque. Et comme la magicienne n'avait pas dit un mot, il l'avait peut-être prise pour l'un des siens. Le temps de songer à cela, et le nain exhalait son dernier soupir. Les yeux de Suyvel lorgnèrent sur le rapport tenu dans la main désormais flasque. Bon, elle se moquait éperdument des préoccupations du nain, mais cela avait été sa dernière volonté. Peut-être pouvait-elle emporter le document ? Si d'aventure elle croisait d'autres nains, elle pourrait toujours le leur remettre. Et puis cela donnerait une certaine légitimité à sa présence en ces lieux...

 

Alors que Suyvel se relevait, le rapport en main, elle perçut des bruits de pas derrière elle. Elle pivota prestement... pour découvrir un groupe de gobelins qui venait de franchir les portes du Rachsrak à sa suite. Chacun s'immobilisa, jaugeant l'autre. Les gobelins étaient manifestement surpris de tomber sur une drow en ce lieu. Celui qui devait être le meneur finit par faire un pas en avant et dit juste un mot en elfique noir : « alliée ? »

 

Suyvel y songea rapidement. La chose n'était pas étonnante en soi : là d'où elle venait, leurs races respectives nouaient des accords et des alliances, certes éphémères, mais aucun contentieux grave n'entachaient leurs relations, même si des conflits ponctuels survenaient parfois. La proposition valait que l'on s'y attarde. Prudemment, Suyvel demanda :

 

« Alliés ? Pour faire quoi ? »

 

Et le meneur gobelin se lança dans une longue allocution enfiévrée et gesticulante, dans sa propre langue, ce qui n'aida guère Suyvel, peu accoutumée à la pratiquer. Elle reconnut néanmoins des mots et des bouts de phrase assez éloquents, comme « tuer tous les nains » et « piller le trésor ». Pour le reste, cela ressemblait à une interminable liste de doléances envers le peuple nain, qui aurait spolié les gobelins de leurs droits et de leurs biens. Suyvel comprit le parti qu'elle pouvait tirer de la situation et dit :

 

« Ma magie est vôtre. »

 

Et comme elle n'était pas sûre que le gobelin ait compris cette simple phrase, elle ajouta :

 

« Alliés. Mort aux nains. »

 

Aussitôt, son interlocuteur se fendit d'un large sourire aux dents tachées et gâtées"“ un spectacle propre à couper l'appétit d'un ogre "“ et se retourna face à ses hommes, en agitant ses armes et en vociférant « mort aux nains ! »

 

Son cri s'étrangla dans sa gorge lorsque la pointe d'un katar en surgit, à sa grande stupéfaction comme à celle des autres gobelins. Derrière lui, Suyvel s'était approchée d'un pas de loup et lui avait transpercé la nuque sans autre forme de procès. Elle dégagea sa lame d'un coup sec et le gobelin s'effondra comme un pantin. S'il n'était pas déjà mort, il devait être en train de se noyer dans son propre sang. Une fin ignominieuse.

 

Moment de flottement dans les rangs des gobelins.

 

Etant donné leur avantage numérique, ils auraient pu charger et enlever une victoire rapide. Mais privés de leur chef et trop surpris, ils hésitèrent, se regardant les uns les autres.

 

Suyvel, qui n'en demandait pas tant, en profita pour expédier une boule de feu dans leurs rangs, qui se désintégrèrent sous la violence de l'explosion. Quelques gobelins, embrasés par le sort, se mirent à cavaler dans la mine en hurlant. C'en était trop pour le maigre courage dont faisait habituellement montre leur engeance : leurs survivants prirent leurs jambes à leur cou et franchirent les portes du Rachsrak en sens inverse. Posément, Suyvel marcha jusqu'aux portes, les referma et les barra. Elle avait été négligente de les laisser ouvertes en entrant, elle entendait bien se dispenser de la compagnie d'autres gêneurs.

 

S'il y avait bien une chose que Suyvel avait relevée dans le discours du meneur gobelin, c'était « piller le trésor ». C'était plus ou moins ce qu'elle avait elle-même en tête. Leurs intérêts paraissaient convergents, sauf que... il aurait fallu partager. Et vu le nombre des gobelins, sa part à elle aurait pu se réduire à la portion congrue.

 

Bande de parasites !

 

Elle avait préféré limiter les risques de concurrence.

 

En outre, la méprise de Gromst lui avait conféré un vague alibi, elle entendait bien ne pas le compromettre d'emblée. Si elle avait fait alliance avec les gobelins, toute entente avec les nains serait devenue compliquée ; elle imaginait sans peine la scène...

 

« Bien le bonjour, messires nains. Je suis une gentille elfe noire venue vous aider à sauvegarder la paix et la prospérité de votre beau royaume souterrain...

- Qu'est-ce qui nous prouve que c'est vrai ?

- Regardez, je viens vous livrer le rapport d'un de vos éclaireurs, qui a tout de suite vu que l'on pouvait avoir toute confiance en moi...

- Mouais... admettons pour le rapport... et l'escouade de gobelins qui vous suit en affûtant ses pointes de lance, ce sont des amis aussi ?

- Ah heeeuuuuu... c'est-à-dire... Hum, hum... tiens, j'avais oublié ce détail... Alors, le plus simple, ce serait de faire comme s'ils n'étaient pas là, hein ? »

 

Moyennement crédible, dans ces conditions.

 

Lors de son exploration des lieux, elle finit par croiser un officier nain. Il fut très réticent à croire les bonnes intentions de son interlocutrice, même quand celle-ci lui remit le rapport de l'éclaireur. Il exigea une preuve de loyauté, par exemple une défroque de gobelin. Suyvel revint sur ses pas jusqu'au petit groupe qu'elle avait dispersé et prit une tunique à demi brûlée sur l'un des cadavres. Le trophée mit le capitaine nain bien plus à l'aise.

 

« Je me nomme Argus, et j'aurais besoin que tu me retrouves un de mes hommes, Risek.

- Je dois pouvoir faire cela pour vous... j'imagine que je pourrai compter sur votre reconnaissance ?

- Notre reconnaissance totale et sincère !

- Une reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes... ?

- Grrrmmmlbr... on verra ça, on verra... »

 

Mouais. Ce n'était apparemment pas gagné. Si la soif des nains pour l'or était notoire, leur prodigalité, elle, ne l'était pas. Il y avait chez les drows une expression qui traduisait bien cela : avare comme un nain. Bon, l'elfique noir n'était pas une langue pauvre en expressions peu flatteuses pour les nains...

 

Quoi qu'il en fût, Suyvel poursuivit ses déambulations dans la mine et finit par retrouver le nain Risek, aux mains des gobelins. Ce dernier n'était pas en forme mais pour les talents de guérisseuse de Suyvel, cela ne constitua pas un obstacle insurmontable. Reconnaissant, il accepta de confier ce qu'il savait sur deux sujets : un certain homme mystérieux, qui jouait un double jeu... et la marche à suivre : utiliser un artefact des nains.

 

Lorsque la magicienne rapporta tout cela au capitaine Argus, celui-ci l'adressa à ses supérieurs. Suyvel était satisfaite : elle progressait. Elle allait vite déchanter : elle se heurta successivement à un nain buté nommé Bryvsk qui gardait farouchement l'accès à un pont, et qu'elle dut convaincre à son tour, et "“ chose curieuse "“ à un humain, un magicien qui se tenait au beau milieu de l'arche de pierre, en interdisant le passage à quiconque. Néanmoins, il venait de briser son bâton et sollicita l'aide de l'elfe noire pour trouver des cristaux. Si Suyvel avait su ce à quoi elle s'engageait en acceptant de l'aider, elle aurait sans doute changé d'attitude. La chose se révéla une succession de tâches ingrates, de complications inattendues et d'agaçants contretemps. L'aurait-elle su, Suyvel l'aurait envoyé balader, lui, son bâton brisé, ses cristaux et ses interdictions de passer. Enfin... sans doute pas, en fait. L'homme avait tout d'un mage puissant. Très puissant. Un archimage, peut-être. Et Suyvel était assez avisée pour reconnaitre son supérieur dans les arcanes de la magie, et pour éviter de s'en faire un ennemi.

 

Enfin, Suyvel put traverser le pont et rencontrer les officiers supérieurs des nains : Arashtak, le général, et Reusik, l'archiviste. Ce dernier lui parla d'un humain nommé l'Architecte qui aurait pris une position influente auprès du roi nain et lui confia la tâche d'aller prendre l'artefact perdu dans la salle du trésor. Suyvel dut s'employer pour ne pas trahir par un frémissement l'exultation qui l'emplit à cet instant.

 

Enfin !!!

 

L'envoyer chercher un item dans la salle du trésor... quelle riche idée. Pour un peu, elle en aurait fait la bise à Reusik "“ presque sans se forcer.

 

D'un pas impatient, l'elfe noire franchit les portes de la sale du trésor et se trouva au beau milieu d'une caverne obscure, ce qui ne l'embarrassait nullement, et quasiment vide, ce qui la gênait davantage. L'endroit avait semblait-il contenu de vastes richesses, mais il n'en restait plus que de minces reliquats. Et par "˜minces', il fallait entendre : ridicules.

 

C'est ça que ces nabots osent appeler une salle du trésor ?!?

 

L'indignation manqua d'étouffer l'elfe noire. En fourrageant dans les coffres vides et éventrés, elle trouva néanmoins une pierre taillée porteuse d'un pouvoir magique certain : très certainement l'artefact que les nains voulaient. Ça, c'était réglé... mais pour ce qui était de s'en mettre plein les poches au passage, cela paraissait compromis.

 

C'est proprement scandaleux !!!

 

Repartir les poches vides de la salle du trésor nain, elle ne s'y serait jamais attendue. Un instant, elle envisagea même la possibilité de porter plainte auprès de qui de droit. Mais bon, cela n'aurait eu aucune chance d'aboutir. Tout ce qu'elle aurait récolté, c'est un coup de hache.

 

Ce fut donc d'une humeur passable que l'elfe noire alla trouver Reusik. Satisfait, ce dernier parvint à lui obtenir une audience auprès du Roy Nain. Et Suyvel découvrit alors la somptueuse salle du trône. Elle salua sobrement le roi et en vint directement à l'objet de sa visite.

 

« Sire Nain, je vous apporte l'artefact que votre Archiviste m'a mandé trouver.

- Ah oui, fort bien, fort bien... Approchez et remettez-le-moi. »

 

Ce que fit Suyvel.

 

« Hum... je suppose que celle qui a ainsi contribué à la défense de votre peuple sera gratifiée de la reconnaissance royale... ?

- Bien entendu, bien entendu... une récompense dont vous apprécierez l'inestimable valeur, nous en sommes bien certain : un sauf-conduit pour ressortir du Rachsrak. Voyez-vous, nous avons pour règle d'emprisonner ou de tuer quiconque en connait l'entrée en dehors de notre peuple. C'est une insigne faveur que nous vous faisons donc là. »

 

Le souffle coupé, Suyvel considéra avec ahurissement le Roy Nain qui, déjà, lui tournait le dos pour se diriger vers son trône, perdu dans la contemplation de l'artefact. Ce royal avorton croyait la récompenser en lui laissant la liberté et la vie ?

 

Brusquement, c'en fut trop pour la maigre patience de la drow. Aussi silencieuse qu'une panthère noire, elle fut derrière le Roy Nain en trois pas et lui planta dans la gorge un objet prélevé plus tôt dans les mines : une flèche de gobelin.

 

Le Roy mourut avant même de toucher le sol.

 

Suyvel resta silencieusement à considérer le petit cadavre, ainsi que les implications de son geste, pendant de longs instants.

 

Une cavalcade derrière elle lui fit tourner la tête : Arashtak venait d'entrer dans la pièce, la garde royale sur ses talons. Aussitôt, Suyvel laissa libre cours à son esprit d'à-propos :

 

« L'Architecte ! Il vient de tirer sur votre Roy ! Regardez cette flèche : il est avec les gobelins ! Il s'est enfui par cette porte ! »

 

Elle désignait la porte du fond de la salle du trône. Aussitôt, les nains glapirent de rage et se ruèrent vers l'issue, laissant l'elfe noire à nouveau seule avec le cadavre royal. Ce fut à cet instant qu'elle avisa la couronne qui avait roulé au sol. Suyvel la ramassa : tout en or et pierreries, c'était une œuvre superbe, la création de maîtres artisans nains. Tout compte fait, elle avait peut-être bien trouvé un trésor... Elle trouverait bien à le revendre pour une coquette somme. Peut-être le futur Roy Nain voudrait-il recouvrer ce bien, quitte à verser une rançon royale ?

 

Finalement, elle ne repartait pas les poches vides.

 

Tout sourire, Suyvel quitta le Rachsrak pour de bon. Ses portes devaient être bientôt condamnées et elle n'y remettrait plus jamais les pieds.

 

Et elle ne s'en porterait pas plus mal.

 

* * * * * FIN * * * * *

 

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